La « communication responsable » promet transparence, éthique et transformation. Pourtant, lorsqu’on examine ses fondements — ontologiques, sociologiques, économiques — elle apparaît comme une illusion structurante. Cet article explore les mécanismes qui transforment la responsabilité en récit, et le récit en ignorance organisée. Une lecture critique pour comprendre ce que la communication cache lorsqu’elle prétend éclairer.

La « communication responsable » est partout. Grandes firmes, ONG, gouvernements, influenceurs – tous s'en réclament. Le terme séduit, rassure, promet un monde plus propre, plus éthique, plus transparent. Il y aurait une bonne communication (responsable) et une mauvaise (manipulatrice). La première éclairerait, la seconde tromperait.

Pourtant, quelque chose cloche. Les mêmes acteurs qui affichent leur « responsabilité » continuent à polluer l'espace public, à formater l'opinion et à servir des intérêts économiques parfaitement identifiables. Pis : à force de promettre, ils brouillent plus qu'ils n'éclairent. Cet article défend une thèse simple, impopulaire mais vérifiable : la communication responsable n'est pas seulement dévoyée par quelques mauvais élèves. Elle est structurellement impossible dans le système actuel. Et, dans les faits, elle fabrique de l'ignorance – ce que les anglo-saxons nomment agnotology.

– 1. Le paradoxe de la promesse responsable

D'où vient cette soudaine soif de responsabilité ? Prise de conscience générale ? Urgence écologique ? Ou simple opportunisme ?

L'économiste Blandine Laperche, spécialiste de l'innovation et de la RSE, a montré que les entreprises utilisent la « responsabilité » comme un instrument de gestion, non comme une finalité éthique. La RSE devient une innovation organisationnelle au service de la performance, pas une transformation des modèles productifs. Une promesse, donc – rarement tenue.

De son côté, Nicole D'Almeida, dans Les promesses de la communication (2001), observe un phénomène d'enchantement : les discours des communicants participent à un récit merveilleux qui masque la rationalité instrumentale (désenchantement) identifiée par Max Weber. La communication responsable enchanterait l'économie pour mieux la faire accepter. Mais D'Almeida laisse une question ouverte, presque gênée : « S'agit-il d'un nouveau paradigme ou de vieux fantasmes ? » La réponse, au vu des faits, est simple : ce sont de vieux fantasmes. De l'illusion.

– 2. L'illusion ontologique : Valéry, Bourdieu et l'impossible transmission

Avant même d'interroger les conditions sociales, il faut rappeler une vérité fondamentale, trop souvent oubliée : la communication parfaite n'existe pas.

Paul Valéry, dans ses Cahiers, l'affirmait avec sa clarté habituelle : « Il n'y a pas de communication véritable. Ce qu'on appelle ainsi n'est qu'une suite de malentendus plus ou moins réglés. » Pour le philosophe, le sens se perd toujours entre l'émetteur et le récepteur. Ce qui est reçu n'est jamais ce qui a été émis. Dès lors, comment une communication pourrait-elle être « responsable » ? Elle peut seulement prétendre l'être – et c'est là que commence l'illusion.

Pierre Bourdieu déplace le problème de l'ontologie à la sociologie. Dans une intervention télévisée du début des années 1980, il reprend presque mot pour mot Valéry, mais avec un accent différent : « Il n'y a pas de communication véritable. Ce qu'on appelle ainsi n'est qu'une suite de malentendus réglés. » Le mot clé est « réglés » : les malentendus ne sont pas aléatoires. Ils sont structurés par la position sociale des locuteurs, par le marché linguistique, par la violence symbolique. On ne communique jamais à égalité. La communication responsable, qui suppose une transparence et une réciprocité, est donc un leurre sociologique.

– 3. Le verrouillage structurel : médias, économie, travail

L'illusion devient piège lorsqu'on examine les rouages concrets de la production et de la diffusion des messages.

– 3.1 Noam Chomsky : la fabrication du consentement

Noam Chomsky et Edward Herman ont posé les bases d'une critique radicale des médias dans La Fabrication du consentement (1988). Leur « modèle de propagande » démontre que les grands médias ne sont pas libres, mais servent les intérêts des élites économiques et politiques. Citation exacte : « Les médias de masse servent à mobiliser le soutien en faveur des intérêts particuliers qui dominent l'État et le secteur privé. »

La communication responsable, qui emprunte les canaux médiatiques existants, est donc d'abord au service de ces intérêts. Elle peut bien promettre l'éthique, elle véhiculera d'abord les discours des puissants. Car les puissants contrôlent les amplificateurs.

– 3.2 L'École de Francfort : l'industrie culturelle et ses promesses déçues

Theodor Adorno et Max Horkheimer ont forgé le concept d'« industrie culturelle » dans La Dialectique de la raison (1944). Leur phrase la plus célèbre résume l'essentiel : « L'industrie culturelle ne cesse de décevoir les promesses qu'elle crée. » Appliquée à notre sujet, cette formule implique que la « communication responsable » est une promesse que le système capitaliste, par sa logique même, ne peut honorer. Elle crée l'attente (transparence, éthique, responsabilité) pour mieux la décevoir (opacité, profit, irresponsabilité).

Herbert Marcuse, dans L'Homme unidimensionnel (1964), ajoute une dimension politique : « La société industrielle avancée parvient à étouffer la contestation en intégrant les forces d'opposition dans son propre fonctionnement. » La communication responsable intègre la critique (la demande d'éthique, d'écologie, de justice sociale) pour mieux la neutraliser. Elle transforme la contestation en slogan, la révolte en produit marketing.

– 3.3 Blandine Laperche : la RSE comme innovation sans transformation

Revenons à Blandine Laperche. Ses travaux sur la « green innovation » montrent que les entreprises adoptent la RSE non pas pour changer leurs pratiques, mais pour gérer les risques de réputation et capter de nouveaux marchés. La communication responsable devient alors un outil stratégique au service de l'accumulation. La promesse est belle, la réalité est autre. Et la contradiction entre discours et pratique génère, mécaniquement, de l'ignorance : on parle de transition sans transitionner.

– 4. L'accélération contre la résonance (Hartmut Rosa)

Hartmut Rosa, représentant de la troisième génération de l'École de Francfort, a développé dans Accélération (2010) une thèse majeure : la modernité tardive est prise dans une logique d'accélération (technique, changement social, rythmes de vie). Cette accélération produit une aliénation : les individus ne peuvent plus « résonner » avec le monde, avec les autres, avec eux-mêmes.

La communication responsable promet justement cette résonance : du lien, de l'écoute, du temps partagé. Mais elle est prise dans le tourbillon de l'accélération. On communique plus vite, plus souvent, plus superficiellement. Les mails, les tweets, les posts se multiplient. La promesse du lien se transforme en injonction à la connexion permanente.

Rosa écrit : « La résonance est le contraire de l'aliénation. C'est la capacité à être touché par le monde et à y répondre. » Or, la communication responsable, telle qu'elle est pratiquée dans l'entreprise ou l'institution, ne cherche pas à toucher – elle cherche à gérer, à contrôler, à vendre. Elle produit donc l'inverse de la résonance : un bruit accéléré qui étouffe le silence nécessaire à toute rencontre véritable.

– 5. L'agir communicationnel colonisé (Jürgen Habermas)

Jürgen Habermas a proposé, dans Théorie de l'agir communicationnel (1981), une distinction célèbre entre agir stratégique (orienté vers le succès, l'efficacité, le calcul) et agir communicationnel (orienté vers la compréhension mutuelle, sans contrainte ni distorsion). Il a également montré comment les « systèmes » (économie, État) tendent à coloniser le « monde vécu », c'est-à-dire les espaces d'échange libre et de socialisation.

La communication responsable se présente comme un avatar de l'agir communicationnel : elle promet l'écoute, la transparence, la délibération éthique. Mais elle est en réalité immergée dans un système économique qui fonctionne selon l'agir stratégique. Les entreprises ne sont pas des arènes de discussion habermasienne ; elles sont des machines à produire du profit. La communication responsable, prise dans cette logique, ne peut échapper à la colonisation. Elle adopte les codes de la morale sans en avoir les moyens. Elle joue la comédie de la responsabilité tandis que le calcul stratégique continue de dicter les décisions.

Habermas lui-même admettait que la rationalité communicationnelle était un idéal régulateur, jamais entièrement réalisé. Force est de constater qu'aucun exemple concret de « communication responsable » ne s'approche même de cet idéal. Il en est, au mieux, la parodie.

– 6. Agnotologie : quand la communication fabrique l'ignorance

Au terme de cette démonstration, le concept d'agnotologie (l'étude de la production culturelle de l'ignorance) s'impose comme une évidence. La communication responsable ne fait pas que promettre sans tenir. Elle fait pire : elle rend les problèmes plus flous, moins douloureux, techniquement solubles – et donc politiquement inoffensifs.

En parlant sans cesse de « transition », de « responsabilité », d'« éthique d'entreprise », elle normalise l'idée qu'il suffit de bien communiquer pour résoudre les crises écologiques, sociales et démocratiques. Or, ce n'est pas la communication qui sauvera le monde – c'est l'action concrète, contrainte, régulée, voire révolutionnaire. En détournant l'attention vers l'affichage plutôt que vers les actes, la communication responsable fabrique une ignorance active : on croit agir parce qu'on parle d'agir.

L'École de Francfort avait déjà identifié ce mécanisme : l'industrie culturelle intègre la critique pour la neutraliser. La communication responsable est l'exemple parfait de cette intégration. Elle est l'opium du communicant.

– 7. Conclusion : une lucidité sans porte de sortie

Faut-il pour autant se taire ? Cesser toute communication ? Non.

La lucidité ne rend pas heureux, mais elle rend libre. Comprendre que la communication responsable est une illusion nécessaire (nécessaire au système pour se reproduire, pas à nous pour vivre) permet au moins de ne pas se faire piéger. On peut continuer à communiquer – c'est une nécessité vitale. Mais on cessera de croire que changer les mots suffit à changer le monde. On cessera d'attendre des promesses qu'elles se réalisent. On regardera les actes, pas les slogans. Et l'on saura que, dans le système actuel, toute communication est d'abord au service du profit – sauf à en payer le prix, c'est-à-dire à renoncer aux honneurs, à l'argent, à la visibilité.

Il n'y a pas de « communication responsable » possible ici et maintenant. Il n'y a que des communicants plus ou moins lucides, plus ou moins complices. À chacun de choisir son camp. Mais au moins, on ne pourra plus dire qu'on ne savait pas.


– 8. Références bibliographiques

Adorno, T. W. & Horkheimer, M. (1944/1974). La Dialectique de la raison. Paris : Gallimard (coll. « Tel »). [Citation : « L'industrie culturelle ne cesse de décevoir les promesses qu'elle crée. »]

Bourdieu, P. (1982). Ce que parler veut dire. L'économie des échanges linguistiques. Paris : Fayard. [Et intervention télévisée, début des années 1980, archive INA.]

Chomsky, N. & Herman, E. S. (1988/2008). La Fabrication du consentement. De la propagande médiatique en démocratie. Marseille : Agone. [Citation : « Les médias de masse servent à mobiliser le soutien en faveur des intérêts particuliers qui dominent l'État et le secteur privé. »]

D'Almeida, N. (2001). Les promesses de la communication. Paris : Presses Universitaires de France. [Citation : « Les discours des spécialistes participeraient d'un processus d'enchantement de l'activité économique. »]

Habermas, J. (1981/1987). Théorie de l'agir communicationnel (2 vol.). Paris : Fayard.

Laperche, B. (dir.) (2017). L'innovation verte. Entre promesses et réalités. Lille : Presses Universitaires du Septentrion. [Et divers articles sur la RSE comme innovation organisationnelle.]

Marcuse, H. (1964/1968). L'Homme unidimensionnel. Essai sur l'idéologie de la société industrielle avancée. Paris : Éditions de Minuit. [Citation : « La société industrielle avancée parvient à étouffer la contestation en intégrant les forces d'opposition dans son propre fonctionnement. »]

Rosa, H. (2010/2012). Aliénation et accélération. Vers une théorie critique de la modernité tardive. Paris : La Découverte. [Citation : « La résonance est le contraire de l'aliénation. »]

Valéry, P. (1973-1974). Cahiers (2 vol.). Paris : Gallimard (coll. « Bibliothèque de la Pléiade »). [Citation : « Il n'y a pas de communication véritable. Ce qu'on appelle ainsi n'est qu'une suite de malentendus plus ou moins réglés. » – Cahier B, 1910.]

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