Vulgariser n’est pas un exercice technique. Ce n’est pas une simple opération de “traduction” qui consisterait à prendre un texte savant pour le mettre à la portée d’un public supposé moins savant. Vulgariser, c’est toujours un acte qui engage une conception de la science, du public, de leurs relations, et même de la société. Retracer cette histoire, c’est comprendre pourquoi vulgariser aujourd’hui ne peut plus être simplement “mettre à la portée de tous”.

Le XVIIIe siècle : les fondations d’un geste

Fontenelle, premier geste

Tout commence avec Fontenelle. En 1686, il publie les Entretiens sur la pluralité des mondes. Un livre d’astronomie qui ose l’impensable : parler de science en français, sans latin, sans formules, sur le ton d’une conversation galante entre un philosophe et une marquise. La science sort des cercles savants. Elle devient accessible, désirable.

Nommé secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, Fontenelle mit son talent d’écrivain au service des comptes rendus des séances. Voltaire lui-même saluait sa capacité à “rendre un fort bon compte des inventions des autres”. Ce qui frappe chez Fontenelle, c’est une conscience aiguë de la difficulté à comprendre les mécanismes sous-jacents aux phénomènes naturels : “Ainsi les vrais Philosophes passent leur vie à ne point croire ce qu’ils voient, et à tâcher de deviner ce qu’ils ne voient point.” Cette humilité est peut-être la première leçon de toute vulgarisation exigeante.

L’abbé Pluche et le Spectacle de la Nature

En 1732, l’abbé Pluche publie Le Spectacle de la Nature, en neuf volumes. Sa méthode repose sur la curiosité naturelle et part des objets familiers. L’ouvrage connut un grand succès, malgré une interprétation systématique des phénomènes naturels comme preuves de la bonté divine — des explications qui nous font sourire aujourd’hui, mais qui témoignent d’une époque où science et religion dialoguaient encore.

L’abbé Nollet et la démonstration publique

Contemporain de Pluche, l’abbé Nollet ouvre en 1735 au Collège de Navarre un cours de physique expérimentale dont le succès est prodigieux. Hommes et femmes de toutes conditions y affluent. Il écrit : “Il serait à souhaiter que cette science […] étendît ses progrès jusque dans les familles, et qu’étant aussi capable d’orner l’esprit et de remplir les moments de loisir avec agrément et utilité, elle devînt un bien dont la possession fût commune à tout le monde.” Cette conviction — que la science peut et doit être partagée — est le fil rouge qui relie les premiers vulgarisateurs aux plus récents.

L’Encyclopédie : un projet savant, pas populaire

On ne peut évoquer le XVIIIe siècle sans s’arrêter à l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert. Mais s’agit-il d’un ouvrage de vulgarisation ? Les auteurs s’adressent aux “gens éclairés”, non à “la multitude”. L’Encyclopédie n’est ni un ouvrage de simplification, ni un ouvrage d’élargissement du savoir. C’est une bibliothèque de référence, destinée aux savants et aux amateurs éclairés. Le geste est immense, mais il n’est pas celui de la vulgarisation.

Les premières institutions de diffusion

Le XVIIIe siècle voit également naître les premières institutions qui, sans être explicitement des lieux de vulgarisation, contribuent à diffuser la connaissance. En 1781, Pilâtre de Rozier ouvre à Paris le Musée de Monsieur, un lieu de cours publics où interviennent des savants comme Condorcet, Fourcroy ou Monge. La vulgarisation y prend la forme d’un enseignement payant, réservé à une élite, mais elle pose les bases d’une diffusion organisée.

Une parenthèse : le XIXe siècle, l’âge d’or de la vulgarisation “descendante”

Entre ces fondations du XVIIIe siècle et la rupture des années 1970, le XIXe siècle a connu un âge d’or de la vulgarisation “descendante” : celle du savant qui éclaire le public, des revues illustrées, des conférences publiques et des grandes Expositions universelles. Mais ce modèle, malgré son succès, n’a jamais vraiment interrogé l’autorité de la science ni sa place dans la société. Il faudra attendre les années 1970 pour que cette question soit enfin posée.

La rupture des années 1970 : une autre conception de la vulgarisation

Le contexte : la science contestée

Après deux siècles de vulgarisation descendante, un changement radical s’opère dans les années 1970, dans le contexte de l’après-Mai 68. La science n’est plus intouchable. Des mouvements de “critique de la science” émergent, interrogeant son autorité, ses financements, ses liens avec l’industrie ou l’armée. On conteste le mythe d’une science désintéressée, séparée de la société.

La collection “Science Ouverte” (Seuil, 1973)

C’est dans ce creuset que naît, en 1973, la collection “Science Ouverte” aux Éditions du Seuil, dirigée par le physicien Jean-Marc Lévy-Leblond. Son manifeste propose une vulgarisation qui ne prétend plus être neutre. Elle intègre les dimensions sociales, politiques, éthiques de la recherche. Elle montre les controverses, les incertitudes, les choix. Comme l’écrit Renaud Debailly : “Renouveler la vulgarisation en démystifiant la Science.”

Cette période ouvre la voie à d’autres expériences : les “boutiques de sciences”, les démarches participatives, les médiations qui associent le public à la discussion des choix scientifiques. Elle fait de la vulgarisation un espace de discussion, non plus seulement de transmission.

Les Éditions Odile Jacob : une nouvelle étape

Cette exigence trouvera, dans les années 1980, un prolongement éditorial majeur. En 1986, Odile Jacob crée sa maison d’édition avec une conviction : faire sortir les scientifiques de leurs laboratoires pour les faire entrer dans le débat public. Avec des ouvrages comme L’Homme neuronal de Jean-Pierre Changeux, elle prouve qu’un livre de science peut devenir un best-seller. Son catalogue est un manifeste : la science, pour être pleinement utile, doit être partagée, discutée, appropriée.

À la même époque, CNRS Éditions développe des collections alliant rigueur académique et accessibilité ; Eyrolles met la technique à portée des autodidactes ; Taschen démocratise l’art à prix modéré. Chacune à leur manière, ces maisons ont contribué à élargir le cercle de ceux qui peuvent s’approprier les savoirs.

Les enjeux de cette rupture

Ce qui change avec les années 1970, ce n’est pas seulement le contenu de la vulgarisation, c’est sa fonction. Elle devient un acte politique. Pourquoi ? Parce qu’un outil qui permet d’accéder à un large public est aussi un outil de pouvoir. On peut l’utiliser pour émanciper, en donnant aux citoyens les moyens de comprendre et de juger par eux-mêmes. On peut aussi l’utiliser pour contrôler : fabriquer du consentement, disqualifier la science en la simplifiant, ou au contraire asseoir une autorité en se posant comme l’intermédiaire indispensable. La vulgarisation n’est donc jamais neutre. Désormais, elle doit choisir son camp. Et ce choix engage une responsabilité : montrer les incertitudes, ne pas gommer les controverses, ne pas présenter la science comme un savoir définitif. En somme, respecter à la fois la complexité du savoir et l’intelligence du public.

Et demain ? La vulgarisation à l’ère de l’IA

Cette histoire nous montre que chaque époque invente sa propre manière de vulgariser. Aujourd’hui, l’intelligence artificielle bouscule à nouveau le partage des savoirs. L’IA peut-elle vraiment vulgariser de manière nouvelle, voire révolutionnaire ? Ou va-t-elle rester enfermée dans les mêmes schémas — produire du contenu standardisé, lisse, mais creux ?

La question est ouverte. L’IA excelle à résumer, traduire, adapter un discours à un public. Mais peut-elle douter ? Peut-elle montrer une incertitude, une controverse, un choix scientifique sans le gommer ? Peut-elle, comme Fontenelle, avoir conscience de ce qu’elle ne voit pas ?

L’IA peut être un outil puissant. Encore faut-il savoir quoi en faire. C’est précisément ce que nous explorerons dans un prochain article : « La vulgarisation scientifique à l’ère de l’IA — continuité ou rupture ? » : l’IA va-t-elle prolonger les modèles existants ou les bouleverser ?

Notre héritage : une exigence qui nous engage

Cette histoire montre que vulgariser n’est jamais neutre. À chaque époque, la manière de diffuser la science dit quelque chose du rapport entre savoir et société.

Notre pratique s’inscrit dans cette tradition exigeante. Comme les encyclopédistes, nous croyons que la clarté n’est pas un luxe mais une exigence de fond. Comme les vulgarisateurs des années 1970, nous assumons une responsabilité : chaque projet que nous accompagnons doit avoir une utilité sociale ou scientifique. Et comme Fontenelle, nous savons que vulgariser, c’est d’abord comprendre ce que l’on ne voit pas — et le rendre visible sans le trahir.