1. Introduction : Une analyse critique de l’infodémiologie
Depuis 2020, l’OMS a introduit un nouveau concept dans le paysage institutionnel : l’infodémie. Présentée comme une menace sanitaire, elle désigne la surabondance d’informations qui perturberait la compréhension du public et compliquerait la réponse aux crises. À travers ce terme, l’OMS ne décrit pas seulement un phénomène : elle construit un nouveau problème public, légitimant une intervention directe dans la circulation de l’information et dans les logiques de communication institutionnelle.
Les chercheurs en sciences de l’information montrent que cette construction n’est pas neutre. En assimilant la circulation des contenus à la propagation d’un virus, l’OMS étend son champ d’action à un domaine qui dépasse largement la santé : la gouvernance de l’espace public numérique, au croisement de la communication de crise, de la communication politique et des stratégies de légitimation institutionnelle. Cette extension produit des effets structurels — surveillance, priorisation, normalisation — qui transforment la manière dont les récits circulent et dont la visibilité se distribue.
Cet article examine cette tension documentée : protéger les populations ou structurer les flux informationnels, et éclaire ce que cette évolution implique pour la société, pour le débat public et pour la manière dont les institutions façonnent désormais l’environnement informationnel.
2. Ce que dit l’OMS : Un discours de protection
Dans ses communications officielles, l’OMS présente l’infodémie comme un risque sanitaire. L’organisation insiste sur la difficulté, pour les citoyens, de distinguer les informations fiables dans un environnement saturé. Elle se positionne alors comme un acteur chargé de garantir la qualité de l’information, au même titre qu’elle garantit la qualité des recommandations médicales.
Pourtant, cette posture interroge. Rien, dans le mandat officiel de l’OMS, ne prévoit la définition de la fiabilité des contenus ni la régulation des flux informationnels. Sa mission, telle qu’énoncée dans sa Constitution (OMS, 1946), concerne la santé publique : coordination des réponses sanitaires, fixation de normes médicales, surveillance épidémiologique — non la gestion de l’espace informationnel.
Le vocabulaire institutionnel est clair : protéger, prévenir, stabiliser. L’OMS propose des formations, des outils de suivi, des partenariats avec les plateformes numériques pour mettre en avant des contenus jugés fiables. L’objectif affiché est de réduire la confusion et de soutenir des comportements favorables à la santé.
Mais un point essentiel apparaît dès que l’on examine ce discours : l’OMS ne définit jamais précisément ce qu’elle entend par “information fiable”. La catégorie semble aller de soi, comme si la fiabilité était un attribut stable, universel, incontestable. Or, dans les faits, cette notion est mouvante, dépendante du contexte, des controverses scientifiques, des temporalités de la recherche, et des stratégies de communication scientifique institutionnelle.
En qualifiant certains contenus de “fiables” et d’autres de “trompeurs”, l’OMS ne se contente pas de décrire un paysage : elle hiérarchise. Elle trace une frontière entre ce qui doit circuler et ce qui doit être corrigé, atténué ou relégué. Ce geste, présenté comme technique, relève en réalité d’un choix normatif : il oriente la manière dont les contenus doivent être interprétés, priorisés et diffusés.
Cette ambiguïté — définir sans définir, affirmer sans expliciter — est au cœur de la tension. Car en l’absence de critères transparents, la “fiabilité” devient une catégorie performative : c’est fiable parce que l’institution le dit, et non parce que les critères de fiabilité sont discutés, ouverts ou vérifiables.
3. Ce que montrent les chercheurs : un glissement institutionnel réel
Les travaux en sciences de l’information et de la communication montrent que l’infodémiologie ne se limite pas à une stratégie de protection. Elle s’inscrit dans une dynamique plus large où les institutions internationales étendent leur rôle vers la gestion des flux informationnels.
Cette évolution est documentée dans plusieurs recherches récentes, notamment dans Questions de communication (2023), dans les analyses de Claire Wardle sur la “misinformation governance”, ou encore dans les travaux de Kate Starbird sur la “crisis informatics”. Ces auteurs montrent que la capacité à définir ce qui est fiable ou problématique constitue déjà un pouvoir institutionnel : elle oriente la visibilité des contenus, structure les récits légitimes et installe un cadrage informationnel qui dépasse largement la communication sanitaire.
Ces chercheurs soulignent que l’OMS mobilise une analogie forte entre virus biologique et virus informationnel. Cette analogie n’est pas seulement rhétorique : elle structure les outils proposés. Le “monitoring” vise à repérer les signaux faibles, le “tracing” à suivre la propagation des contenus, et le “checking” à corriger ou contextualiser les informations jugées problématiques. Ces mécanismes, présentés comme techniques, instaurent une surveillance continue des conversations numériques.
Dans cette perspective, l’infodémiologie relève moins de la communication sanitaire que d’une forme de communication institutionnelle élargie, où l’objectif n’est plus seulement d’informer, mais de stabiliser un récit dans un environnement perçu comme instable. Cette stabilisation passe par une hiérarchisation des contenus : certains sont mis en avant, d’autres sont relégués. Ce processus, bien documenté dans la littérature, relève de ce que Shoshana Zuboff appelle la gouvernance algorithmique : un système où la visibilité devient un instrument de régulation.
Ce glissement n’est pas anecdotique. Il transforme la frontière entre communication scientifique, communication politique et communication institutionnelle. Il redéfinit la manière dont les récits circulent, dont les institutions structurent l’espace public, et dont les catégories de fiabilité acquièrent une force performative.
4. Quand la santé devient gouvernance de l’information
L’infodémiologie marque une évolution majeure dans la manière dont les institutions internationales conçoivent leur rôle : l’information n’est plus seulement un support de santé publique, elle devient un objet de régulation. Pour protéger la santé, il faudrait désormais protéger l’environnement informationnel. Cette logique transforme la communication sanitaire en un dispositif de gouvernance de l’information, où la communication scientifique, institutionnelle et politique se confondent progressivement, rendant floue la frontière entre information, légitimation et régulation — autrement dit, entre ce qui relève du savoir, de la stratégie institutionnelle et des effets politiques.
Les partenariats entre l’OMS et les grandes plateformes numériques — Google, Meta, TikTok — illustrent ce déplacement. Ils instaurent un système où la visibilité des contenus dépend d’une coordination entre institutions publiques et infrastructures privées. Dominique Cardon a montré que la visibilité n’est jamais neutre : elle résulte d’un ensemble de choix techniques et politiques qui orientent ce que les citoyens voient, comprennent et retiennent.
Cette dynamique s’inscrit dans ce que Zeynep Tufekci décrit comme la “sociologie des crises numériques” : en période d’incertitude, les plateformes et les institutions tendent à stabiliser un récit dominant pour réduire la volatilité sociale. L’infodémiologie participe de cette stabilisation en produisant des tableaux de bord, des indicateurs, des seuils d’alerte — autant d’outils qui transforment la circulation de l’information en un phénomène mesurable, surveillable, corrigeable.
C’est précisément ce que décrit Alain Supiot dans “La Gouvernance par les nombres”. Il montre comment les institutions contemporaines déplacent leur pouvoir vers la quantification : gouverner, ce n’est plus débattre, c’est mesurer. Les catégories produites — “fiable”, “trompeur”, “à risque” — ne décrivent pas le réel : elles le fabriquent. Elles orientent les comportements, structurent les décisions, et redéfinissent ce qui doit être visible ou relégué.
Ainsi, la santé devient un vecteur de gouvernance informationnelle. L’OMS ne se contente plus de produire des recommandations : elle intervient dans la structure même de l’espace public numérique. Cette extension n’est pas présentée comme un choix politique, mais comme une nécessité technique.
5. Les risques pour le public : ce que ces dispositifs transforment réellement
L’infodémiologie produit des effets concrets sur la manière dont les citoyens accèdent à l’information, construisent leur jugement et participent au débat public. Les chercheurs en sciences sociales soulignent que ces dispositifs, en cherchant à stabiliser l’environnement informationnel, modifient en profondeur les conditions mêmes de la pluralité démocratique.
Un premier risque concerne la réduction de la diversité des points de vue. Lorsque les plateformes amplifient les contenus institutionnels au détriment d’autres sources, même légitimes, elles créent un paysage informationnel plus homogène. Dominique Cardon rappelle que la pluralité ne dépend pas seulement de la liberté d’expression, mais de la visibilité effective des discours.
Un second risque touche à la dépendance aux récits institutionnels. En période de crise, les institutions cherchent à stabiliser un message cohérent. Mais cette cohérence peut masquer les incertitudes, les controverses scientifiques ou les évolutions du savoir. L’Institut Pasteur souligne que la science progresse par révisions successives ; pourtant, dans le cadre de l’infodémiologie, cette dynamique est souvent simplifiée pour produire un récit unifié.
Un troisième risque concerne la dépolitisation des enjeux. En transformant la circulation de l’information en un problème technique — mesurable, surveillable, corrigeable — l’infodémiologie déplace le débat du terrain démocratique vers celui de la gestion. C’est précisément ce que décrit Alain Supiot : la gouvernance par les nombres remplace la délibération par l’indicateur.
Un quatrième risque touche à la fragilisation des controverses légitimes. Les débats scientifiques, pourtant essentiels à la production du savoir, peuvent être perçus comme des anomalies ou des menaces pour la stabilité du récit institutionnel. Zeynep Tufekci montre que, dans les crises, les plateformes et les institutions tendent à lisser les divergences pour éviter la confusion.
Enfin, un risque plus structurel concerne la naturalisation du contrôle informationnel. Lorsque la priorisation algorithmique devient routinière, elle cesse d’être perçue comme un choix politique. Elle apparaît comme une évidence technique, un simple ajustement de l’environnement numérique. Or, comme le rappelle Ulrich Beck, les dispositifs de protection peuvent produire de nouvelles vulnérabilités lorsqu’ils ne sont pas discutés publiquement.
6. Conclusion
L’infodémiologie révèle une transformation profonde du rôle des institutions internationales : la gestion de l’information devient un prolongement de la gestion sanitaire. En cherchant à réduire la confusion, l’OMS s’engage dans une forme de gouvernance où la circulation des contenus est surveillée, mesurée et orientée. Ce déplacement, documenté par les sciences sociales, montre que toute logique institutionnelle tend à s’étendre dès qu’elle est installée — au point de rendre incertaine la frontière entre protection, normalisation et contrôle.
Les travaux de recherche montrent que cette logique produit des effets structurels : homogénéisation des récits, dépendance accrue aux sources institutionnelles, réduction de la visibilité des controverses légitimes, dépolitisation des enjeux. En transformant un débat public en un problème technique, l’infodémiologie modifie les conditions mêmes de la pluralité démocratique.
Cette évolution s’inscrit dans un mouvement plus large, analysé par Alain Supiot, où la gouvernance par les nombres remplace progressivement la délibération par l’indicateur. Lorsque la visibilité devient un paramètre algorithmique, et la fiabilité une catégorie institutionnelle, la frontière entre protection et normalisation se brouille.
Comprendre ces mécanismes n’est pas un geste de défiance. C’est un geste de lucidité. Il ne s’agit pas de contester la nécessité de protéger les populations, mais de reconnaître que cette protection s’accompagne d’effets qui méritent d’être discutés publiquement. L’infodémiologie est un dispositif puissant, structurant, qui reconfigure la manière dont les sociétés accèdent au savoir, débattent et se représentent elles mêmes.
Rendre visibles ces tensions, c’est permettre au public de comprendre ce qui se joue derrière les catégories, les indicateurs et les récits stabilisés. C’est aussi rappeler que la pluralité, la critique et la controverse ne sont pas des obstacles à la santé publique : elles en sont des conditions essentielles.
Références
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