Vulgarisation, pouvoir et ignorance : les enjeux politiques du savoir scientifique

La science n’est jamais neutre. Elle n’est pas un bloc de vérité posé au dessus du monde social : elle circule, elle s’interprète, elle se raconte. Et dès qu’elle se raconte, elle entre dans le champ politique.

Non pas parce que les chercheurs seraient partisans, mais parce que le savoir est un outil de pouvoir — de légitimation, d’influence, d’orientation des décisions collectives.

Dans un contexte de défiance généralisée, de réseaux sociaux saturés et de controverses instrumentalisées, la question n’est plus seulement “comment vulgariser la science ?” mais “qui vulgarise, pour quoi faire, et avec quelles conséquences ?”

1- La science comme outil d’autorité

« Le savoir, c’est le pouvoir. » — Francis Bacon

La vulgarisation peut devenir un instrument de légitimation.
Certains acteurs politiques se présentent comme les médiateurs indispensables entre un savoir complexe et un public supposé incapable de l’appréhender seul.
Le message implicite : “Je comprends la science, laissez moi vous l’expliquer.”

Ce modèle descendant crée un risque :

  • une forme de paternalisme scientifique, où la vulgarisation ne libère pas mais assigne.

2- La science comme outil de consentement

« Ce qui est simple est toujours faux. Ce qui ne l’est pas est inutilisable. » — Paul Valéry

La vulgarisation peut aussi servir à orienter l’opinion.
En sélectionnant les résultats mis en avant, en gommant les incertitudes, en simplifiant les controverses, certains discours transforment la science en outil de persuasion.

Des sujets comme les OGM, le nucléaire, les vaccins ou le climat montrent à quel point la présentation du savoir peut influencer l’acceptation sociale d’une décision.

3- La science comme cible de disqualification

« Le problème de l’humanité est que les ignorants sont sûrs d’eux et les sages pleins de doutes. » — Bertrand Russell

À l’inverse, la vulgarisation peut être utilisée pour affaiblir la science.
C’est le principe de la contre vulgarisation :

  • produire des discours pseudo scientifiques,
  • amplifier des controverses marginales,
  • présenter des désaccords mineurs comme des débats fondamentaux.

Le but n’est pas d’expliquer, mais de déstabiliser.

4- L’agnotologie : la fabrique de l’ignorance

« La science doit commencer par des mythes et la critique des mythes. » — Karl Popper

L’agnotologie étudie la production culturelle de l’ignorance.
Elle montre que l’ignorance n’est pas seulement un manque de savoir, elle peut être :

  • produite,
  • entretenue,
  • organisée.

Un grand classique est celui de l’industrie du tabac, qui a financé des études biaisées pour semer le doute sur la nocivité du produit.

5- La citoyenneté scientifique à l’ère de la défiance

« La science, dans son besoin d’achèvement, s’oppose absolument à l’opinion. » — Gaston Bachelard

Aujourd’hui, la question n’est plus seulement de transmettre la science, mais de reconstruire la confiance.

Les citoyens ne veulent plus seulement recevoir des explications :

  • ils veulent comprendre les incertitudes,
  • voir les débats internes,
  • accéder aux sources,
  • participer aux discussions.

La citoyenneté scientifique ne consiste plus à “croire la science”, mais à comprendre comment elle se construit.

Conclusion

Science et politique ne sont pas deux mondes séparés.
La manière dont nous racontons la science influence la manière dont nous décidons collectivement.
La vulgarisation peut éclairer, émanciper, ouvrir des possibles — ou au contraire simplifier, masquer, instrumentaliser.

La question n’est donc pas seulement “comment mieux vulgariser ?”
mais “comment rendre la science intelligible sans la déformer, et accessible sans la manipuler ?”